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Chapitre I · Plat mijotéBœuf bourguignon mijoté à l'ancienne
Voici comment réussir un bourguignon en trois étapes : saisir la viande par petites quantités, mouiller au vin rouge à hauteur, laisser mijoter trois heures sans jamais bouillir. Tout le reste de cette page explique ces trois gestes.
Par Marc Lemoine · 2 septembre 2026 · 10 min de lecture

Ingrédients
- 1,5 kg de paleron ou de macreuse en morceaux de 60 g
- 200 g de lard fumé en lardons
- 2 oignons jaunes
- 2 carottes
- 1 gousse d'ail
- 75 cl de vin rouge tannique (Chinon ou Bourgogne)
- 25 cl de fond de veau
- 250 g de champignons de Paris
- 2 cuillères à soupe de farine
- 1 bouquet garni (thym, laurier, queues de persil)
- 40 g de beurre
- 1 filet d'huile neutre
- Sel, poivre du moulin
- Matériel et temps
- Cocotte en fonte 28 cm à couvercle lourd
- Four à 150 °C, chaleur tournante
- Préparation 30 min, cuisson 3 h
- Repos 12 h de marinade (facultatif)
- Papier absorbant, une assiette pour réserver
Préparation
- Saisir la viande, par petites quantités. Séchez les morceaux au papier absorbant. Dans la cocotte, huile et beurre bien chauds, colorez la viande sur toutes les faces, quatre ou cinq morceaux à la fois. Trop de viande d'un coup fait tomber la température et la viande bout au lieu de dorer. Réservez sur une assiette.
- Faire revenir la garniture, puis fariner. Dans la même cocotte, faites rissoler les lardons, puis les oignons émincés et les carottes en rondelles épaisses, cinq minutes, jusqu'à ce que les oignons soient blonds. Remettez la viande et son jus, poudrez de farine, mélangez une minute sur le feu pour que la farine cuise.
- Mouiller au vin rouge, à hauteur. Versez le vin jusqu'à hauteur de la viande, puis le fond de veau, l'ail écrasé et le bouquet garni. Grattez le fond de la cocotte à la cuillère en bois : les sucs collés sont la sauce. Ne salez pas encore, le lard s'en charge.
- Mijoter trois heures, sans bouillir. Portez au frémissement sur la plaque, couvrez et enfournez à 150 °C pour trois heures. Une bulle de temps en temps, jamais plus : au-dessus, les fibres se contractent. Ouvrez une fois à mi-cuisson pour vérifier que le liquide arrive encore aux deux tiers de la viande ; sinon, ajoutez un verre d'eau chaude.
- Ajouter les champignons, goûter, servir. À mi-cuisson, sautez les champignons en quartiers dans 20 g de beurre à feu vif, ajoutez-les à la cocotte. La viande est prête quand la pointe d'un couteau s'y enfonce sans résistance. Retirez le bouquet garni, salez, poivrez au moulin, servez à la louche avec des pommes de terre vapeur.
Avant de commencer
Un bœuf bourguignon à l'ancienne, c'est du paleron saisi par petites quantités, mouillé à hauteur d'un vin rouge tannique et cuit trois heures à 150 °C dans une cocotte fermée, sans jamais bouillir. La marinade de douze heures reste facultative. La viande se sert fondante, la sauce nappe la cuillère, et le plat est meilleur réchauffé le lendemain.
Ce que « à l'ancienne » veut dire ici
Le mot ne désigne pas une recette secrète. Il désigne un refus des raccourcis : pas de cube de bouillon, pas d'autocuiseur, pas de farine crue jetée dans la sauce à la fin, et une cuisson au four plutôt que sur la plaque, parce qu'un four tient une température basse mieux qu'un brûleur. La garniture, elle, est fixée depuis longtemps. Dans Le Guide culinaire, Auguste Escoffier (1903) décrit l'apprêt à la bourguignonne avec des petits oignons glacés, des champignons en quartiers sautés au beurre et du lard de poitrine en dés rissolé, et il ajoute que le mouillement doit toujours être d'excellent vin rouge, « caractéristique absolue » de l'apprêt. Cette recette traditionnelle n'a pas bougé depuis : vin, lard, oignons, champignons, et du temps.
Ce que les grands-mères faisaient sans le nommer, c'est une cuisson longue à température modérée. Le reste de cette page vous explique pourquoi ce choix fait toute la différence entre une viande fondante et une viande sèche, et comment le reproduire dans une cuisine ordinaire, avec une cocotte, un four et une après-midi.
Quelle viande pour un bourguignon fondant
Demandez du paleron, ou de la macreuse à braiser. Les deux viennent de l'épaule, tiennent trois heures de cuisson et rendent une sauce qui nappe. Le gîte et le jumeau font le même travail pour moins cher ; la joue de bœuf donne le résultat le plus moelleux, mais elle demande un peu plus de temps. Ce qui les réunit : une chair traversée de collagène, ce tissu blanc qui fait la fermeté du muscle cru et qui fond en gélatine à la cuisson lente.
L'erreur classique : acheter un morceau « noble », rumsteck ou tende de tranche, en pensant bien faire. Pauvres en collagène, ils n'ont rien à fondre ; après trois heures, ils sont secs et filandreux. La question « pourquoi ma viande est dure ? » a presque toujours l'une de ces deux réponses : mauvais morceau, ou cuisson qui a bouilli.
Demandez des morceaux de 60 g environ, gros comme une petite mandarine. Plus petits, ils sèchent avant que le collagène ait fondu ; plus gros, ils cuisent inégalement. Les sachets « à bourguignon » tout prêts mélangent souvent des morceaux de tailles très différentes ; les petits sont secs quand les gros commencent à peine à fondre. Mieux vaut acheter la pièce entière et la couper vous-même, au couteau de chef, contre le grain.

Le vin : celui que vous boirez à table
Pour un bœuf bourguignon en Bourgogne, ce serait un pinot noir de la côte. En Touraine, je prends un Chinon : d'après l'INAO, l'appellation Chinon est reconnue depuis 1937 et son rouge repose sur le cabernet franc, que les vignerons du coin appellent « breton ». Il est tannique, franc, et il tient la cuisson sans devenir amer. Un Bourgueil ou un Saint-Nicolas font aussi bien. Le seul critère qui compte : un vin rouge que vous accepteriez de boire, jeune, sans bois marqué. Une bouteille chère ne donne pas une meilleure sauce ; une bouteille imbuvable donne une sauce imbuvable.
La quantité se règle à l'œil, pas au verre doseur : le vin arrive à hauteur de la viande, pas au-dessus. Le fond de veau complète si la cocotte est large. Trop de liquide, et la sauce demande une réduction longue qui surcuit la viande.
Un bourguignon sans vin existe ; il ne s'appelle plus bourguignon. Remplacez le vin par du bouillon de bœuf ou de volaille et une cuillère à soupe de vinaigre de vin rouge pour l'acidité. Vous obtenez un bon bœuf en daube, sans l'astringence du tanin et avec une sauce plus claire. Pour choisir la bouteille, la page Accords du chapitre Recettes traite les vins de sauce en détail.
Mariner ou pas, et la vraie différence avec la daube
Faut-il mariner la viande la veille ? Ce n'est pas obligatoire, et la marinade n'attendrit pas. Une marinade au vin ne pénètre que de quelques millimètres dans un morceau de 60 g, même après une nuit ; elle parfume la surface et colore la viande, rien de plus. Le collagène, lui, ne fond qu'à la chaleur. Si vous cuisinez le jour même, passez la marinade : la sauce sera un peu moins ronde, la viande aussi tendre.
C'est la marinade qui sépare les deux grands mijotés au vin rouge de la cuisine française. La daube provençale marine toujours, une nuit au moins, avec parfois un zeste d'orange, et se cuit sans farine ni lardons, dans un vin de Provence. Le bourguignon saisit la viande, la poudre de farine pour lier, et prend la garniture d'Escoffier, lard, petits oignons, champignons. Autre différence : la daube se sert souvent avec des pâtes, le bourguignon avec des pommes de terre vapeur ou des tagliatelles. Un lecteur qui sait tenir un frémissement réussit les deux ; la daube au vin de Chinon fera l'objet d'une page à part dans ce chapitre.

Le carré de chocolat, le sel et les autres erreurs
Un carré de chocolat noir en fin de cuisson arrondit un vin trop dur et fonce la sauce ; c'est un geste de bistrot récent, pas un geste de grand-mère. Un seul carré, jamais deux, ou la sauce sent le dessert. Vous pouvez vous en passer si le vin est bon.
Les vraies erreurs sont ailleurs, et je les ai toutes faites en brigade :
- Une viande humide qui bout dans la cocotte au lieu de dorer : séchez chaque morceau au papier absorbant.
- Trop de morceaux d'un coup : la température tombe, le jus sort, la viande grise. Quatre ou cinq à la fois, pas plus.
- La farine mise après le vin : elle fait des grumeaux. Poudrez la viande, laissez cuire une minute, puis mouillez.
- Du sel dès le départ, avec 200 g de lard fumé qui en apporte déjà : salez à la fin, après avoir goûté.
- Une cuisson qui bout : au-dessus du frémissement, les fibres se resserrent et la viande sèche, même après trois heures.
- Les champignons mis au début : ils rendent leur eau et deviennent mous. Sautés au beurre, ajoutés à mi-cuisson.
Sur le matériel : une cocotte en fonte émaillée de 24 à 28 cm avec un couvercle lourd est l'outil idéal, parce que la fonte garde sa chaleur quand la porte du four s'ouvre et que le couvercle renvoie la vapeur sur la viande. Une casserole à fond épais et couvercle bien ajusté fait l'affaire ; une cocotte fine en aluminium, non.
Le lendemain, et que faire des restes
Un bourguignon cuit la veille est meilleur : la gélatine fige au froid, puis se refond au réchauffage et enrobe chaque morceau. Réchauffez au four à 150 °C, couvert, une demi-heure, ou sur feu doux en remuant. Jamais au micro-ondes à pleine puissance, qui fait bouillir la sauce par endroits.
Les restes se prêtent à trois plats simples : un hachis parmentier au bourguignon (viande effilochée, sauce réduite, purée par-dessus, gratiné), une tourte sous une pâte feuilletée du commerce, ou des pâtes fraîches nappées de la sauce avec les morceaux coupés petits. Le plat se congèle bien, sans les champignons qui ramollissent à la décongélation.
Pour le choix des produits, le chapitre Terroir explique comment lire une étiquette de viande et ce que couvrent les labels ; le chapitre Techniques reprend le fond de veau maison qui mouille cette recette.
Pourquoi ça marche
Le paleron est riche en collagène. D'après INRAE, sa transformation en gélatine dépend du couple température et durée : elle commence vers 60 à 70 °C et s'accélère avec la chaleur, mais elle demande du temps. À 150 °C dans un four, le liquide de la cocotte fermée reste sous le point d'ébullition ; les morceaux baignent des heures dans une eau chaude sans bouillir, et le collagène a le temps de fondre. C'est cette gélatine qui rend la viande fondante et la sauce nappante, sans autre liaison que la cuillerée de farine du départ.
À l'ébullition, tout s'inverse. Les fibres musculaires se contractent, expulsent leur eau, et la viande devient sèche même après trois heures, même dans un bon vin. Le frémissement n'est donc pas une coquetterie de cuisinier : c'est la seule fenêtre où le collagène fond plus vite que la fibre ne se dessèche. D'où la règle qui tient toute la page : frémir, jamais bouillir. La cocotte en fonte et son couvercle lourd rendent cette fenêtre facile à tenir, parce que leur masse amortit les variations du four.
Source : proportions de la garniture à la bourguignonne d'après Auguste Escoffier, Le Guide culinaire, 1903 (petits oignons glacés, champignons sautés, lard en dés, mouillement au vin rouge) ; quantités et temps de cette fiche établis d'après le brief de la rédaction et les textes cités, adaptés à six personnes et à une cocotte de 28 cm, non pesés ni chronométrés en cuisine pour cette page. Appellation Chinon d'après l'INAO (AOC reconnue en 1937). Transformation du collagène en gélatine d'après INRAE.




