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Chapitre I · Plat mijotéBlanquette de veau à l'ancienne
Voici comment réussir une blanquette en trois gestes : pocher le veau à l'eau froide sans jamais le colorer, cuire une heure et demie à frémissement dans un fond blanc, lier hors du feu au jaune d'œuf. La crème n'arrive qu'à la fin, et en petite quantité.
Par Marc Lemoine · 17 juillet 2026 · 13 min de lecture

Ingrédients
- 800 g de tendron de veau (ou de flanchet) en morceaux de 50 à 60 g
- 700 g d'épaule de veau en morceaux de 50 à 60 g
- 2 carottes
- 1 blanc de poireau
- 1 oignon jaune piqué d'un clou de girofle
- 1 bouquet garni (thym, laurier, queues de persil, vert de poireau)
- 20 oignons grelots
- 250 g de champignons de Paris
- 1 citron
- 30 g de beurre pour le roux, plus 20 g pour les grelots
- 30 g de farine
- 3 jaunes d'œuf
- 15 cl de crème entière
- 1 pointe de muscade râpée
- Sel, poivre blanc du moulin
- 1,5 litre de fond blanc de veau ou d'eau froide
- Matériel et temps
- Cocotte en fonte émaillée 24 à 28 cm, ou casserole à fond épais, avec couvercle
- Une casserole moyenne pour le velouté, une petite pour les grelots
- Écumoire, fouet, passoire fine
- Plaque de cuisson, feu doux ; pas de four
- Préparation 30 min, blanchiment 10 min, cuisson 1 h 30, liaison 5 min
Préparation
- Blanchir la viande, départ à l'eau froide. Mettez les morceaux dans la cocotte, couvrez d'eau froide, portez doucement à l'ébullition. Écumez la mousse grise, laissez bouillir deux minutes, égouttez, rincez les morceaux sous l'eau froide et rincez la cocotte. La viande est propre, la sauce sera blanche.
- Pocher une heure et demie, à frémissement. Remettez la viande dans la cocotte avec les carottes en tronçons, le blanc de poireau, l'oignon piqué et le bouquet garni. Couvrez de fond blanc ou d'eau froide à deux doigts au-dessus des morceaux, salez peu, portez au frémissement, couvrez. Une bulle de temps en temps, jamais plus. Écumez une fois au bout de dix minutes.
- Cuire la garniture à part. Dans la petite casserole, les grelots pelés, 20 g de beurre, une pincée de sel et de l'eau à mi-hauteur, à couvert, quinze minutes, sans colorer. Les champignons, trois minutes dans un fond d'eau avec le jus d'un demi-citron. Réservez les deux avec leur jus.
- Monter le velouté. Quand la viande est tendre (la pointe d'un couteau s'y enfonce sans résistance), passez un litre du bouillon à la passoire fine. Dans la casserole moyenne, fondez 30 g de beurre, ajoutez 30 g de farine, cuisez deux minutes en remuant sans colorer. Versez le bouillon chaud en fouettant, ajoutez le jus des champignons, laissez frémir dix minutes en écumant. La sauce nappe la cuillère.
- Réunir viande et garniture. Retirez les légumes de cuisson et le bouquet garni, gardez la viande dans la cocotte égouttée, ajoutez les grelots et les champignons. Versez le velouté dessus, réchauffez à frémissement deux minutes, éteignez le feu.
- Lier hors du feu au jaune et à la crème. Fouettez les jaunes avec la crème dans un bol, détendez avec une louche de sauce chaude, puis reversez dans la cocotte hors du feu en remuant. Ajoutez le jus du demi-citron restant et la muscade. Ne remettez plus sur le feu.
- Goûter, poivrer, servir. Rectifiez le sel, poivrez au moulin, servez à la louche avec un riz pilaf ou des pommes de terre vapeur.
Avant de commencer
Une blanquette de veau à l'ancienne, c'est du tendron et de l'épaule pochés à l'eau froide sans jamais colorer, cuits une heure et demie à frémissement dans un fond blanc, puis nappés d'un velouté lié hors du feu au jaune d'œuf. La crème vient en dernier, en petite quantité. La viande reste blanche, la sauce nappe la cuillère, et le plat se réchauffe sans bouillir.
Blanc, pas crémeux : la sauce vient du bouillon
Le mot blanquette vient de blanc, pas de crème. Le plat tire sa couleur d'une viande qui n'a jamais vu de matière grasse chaude et d'une sauce faite avec son propre bouillon. Dans Le Guide culinaire, Auguste Escoffier (1903) décrit la blanquette à l'ancienne ainsi : les morceaux cuisent dans du fond blanc à couvert, la sauce est un velouté monté sur ce fond, et la liaison finale compte cinq jaunes d'œuf, un jus de citron, une pointe de muscade et un décilitre de crème pour près de deux litres de sauce. Un décilitre. La crème arrondit, elle ne fait pas la sauce.
La version qui circule dans beaucoup de cuisines inverse la logique : un pot entier de crème dans le bouillon, et la viande revenue au beurre. Le résultat est un sauté de veau à la crème. Bon, souvent, mais la sauce lourde masque le veau au lieu de le porter. Cette page reprend l'ordre ancien : le fond d'abord, le velouté ensuite, la liaison au jaune à la toute fin, la crème avec elle.
Quels morceaux de veau pour une blanquette fondante
La question revient à chaque blanquette, et la réponse d'Escoffier (1903) n'a pas bougé : « les éléments de la blanquette se prennent dans la poitrine, l'épaule et les côtes de collet ». Trois morceaux, trois rôles :
- Le tendron de veau, taillé dans la poitrine, apporte le cartilage et le gras qui fondent en gélatine et donnent du corps à la sauce.
- L'épaule apporte la chair, maigre et tendre, celle que vos convives cherchent avec la fourchette.
- Le collier, plus gélatineux encore, tient longtemps à la cuisson et vaut moins cher que les deux autres.
Le bon panier, pour six, mélange tendron et épaule à parts à peu près égales, et un peu de collier si votre boucher en a. Le flanchet remplace le tendron. Ce qu'il ne faut pas acheter : de la noix ou de la sous-noix, morceaux à escalopes, maigres, qui sèchent en une heure de pochage. Une viande fondante vient d'un morceau qui a quelque chose à fondre, du collagène, pas d'un morceau noble.
Demandez des morceaux de 50 à 60 g, gros comme une noix de belle taille. Plus petit, la viande se défait dans la sauce ; plus gros, le centre reste ferme quand le bord est cuit.

Pourquoi la viande part à l'eau froide et ne colore jamais
C'est le geste qui sépare la blanquette des autres ragoûts. Les morceaux vont dans une casserole d'eau froide, montent doucement à l'ébullition, et vous écumez l'écume grise qui se forme : ce sont les protéines solubles et le sang qui coagulent en surface. Deux minutes d'ébullition, puis les morceaux sont rafraîchis à l'eau froide et rincés. Ce blanchiment à froid ne cuit pas la viande, il la nettoie. Sans lui, votre sauce sera grise et le fond trouble, quelle que soit la crème ajoutée ensuite.
La cuisson elle-même repart aussi de froid, dans le fond blanc, et ne dépasse jamais le frémissement. Le référentiel de la restauration collective (fiche « blanquette de veau à l'ancienne », consultée le 3 septembre 2026) poche le veau une heure et demie entre 90 et 95 °C ; Escoffier (1903) donne le même temps, « environ une heure et demie », à couvert. Ces deux chiffres d'origines différentes disent la même chose : la blanquette ne bout pas. Au-dessus, les fibres se contractent, la viande sèche et le bouillon se trouble. Et pourquoi ne jamais colorer ? Parce que la coloration apporte les sucs bruns qui font un bourguignon ; la profondeur d'une blanquette vient de la gélatine du tendron, du poireau et de l'oignon piqué, pas du roussi.
Le fond blanc, le velouté, puis la liaison
Trois mots de métier, traduits une fois. Le fond blanc est un bouillon d'os de veau et de légumes cuit sans coloration ; si vous en avez, tant mieux, et la page fond de veau maison explique comment le faire et le congeler. Sans fond, de l'eau froide donne un bouillon honnête, parce que le tendron et le collier en fabriquent un pendant l'heure et demie de cuisson ; c'est le choix de cette fiche.
Le velouté est une sauce faite d'un roux blanc, beurre et farine cuits ensemble sans colorer, mouillé avec le bouillon de cuisson. Escoffier (1903) compte 100 g de roux blanc pour 1,75 litre de cuisson ; pour un litre, comptez 30 g de beurre et 30 g de farine. Cette sauce tient seule, sans crème, et elle se prépare pendant que la viande finit de cuire. Les parures de champignons, jetées dans le velouté pendant qu'il dépouille, lui donnent le parfum de la garniture.
La liaison, enfin : des jaunes d'œuf battus avec la crème, détendus avec une louche de sauce chaude, puis reversés dans la casserole hors du feu. C'est ici que tout se joue, et c'est le geste que la page lier une sauce détaille pour le roux, le beurre manié et le jaune. Un jaune épaissit bien avant l'ébullition et coagule en grains dès que la sauce s'en approche : une sauce liée au jaune qui rebout se transforme en œufs brouillés dans du bouillon. Hors du feu, donc, et jamais rebouillie.

La garniture à l'ancienne, le vin blanc et l'entrée qui précède
« À l'ancienne » désigne une garniture précise, pas une nostalgie. Escoffier (1903) la fixe à vingt petits oignons cuits à blanc et autant de petits champignons. Les oignons grelots cuisent à part, dans un peu d'eau, une noix de beurre et une pincée de sel, à couvert, jusqu'à devenir tendres sans colorer ; les champignons de Paris, entiers s'ils sont petits, en quartiers sinon, cuisent trois minutes dans de l'eau citronnée. Les deux rejoignent la viande au moment de saucer. La carotte et le poireau qui ont parfumé le bouillon, eux, se retirent : ils ont donné ce qu'ils avaient.
Le vin blanc dans la cuisson ne figure pas chez Escoffier. Un verre de blanc sec versé au départ dans le bouillon fait une blanquette au vin blanc, variante répandue et légitime, qui apporte une acidité que le citron de la liaison apporte autrement. Choisissez l'un ou l'autre, pas les deux, ou la sauce tourne à l'aigre. À table, un blanc sec de Loire accompagne bien la sauce : un Vouvray sec ou un Montlouis, dont le chenin a assez de rondeur pour le velouté et assez de fraîcheur pour le veau. Le rouge tannique, lui, se bat avec la crème. La page quel vin avec un plat en sauce traite le sujet par famille de sauce.
Quelle entrée avant une blanquette ? Quelque chose de court et d'acide, jamais de crème : des poireaux vinaigrette, une salade de mâche aux noix, des radis au beurre demi-sel. L'entrée réveille, elle ne sature pas.
Les erreurs qui grisent une blanquette
Trois fautes grisent la sauce avant même la liaison. Sauter le blanchiment laisse dans le bouillon les protéines qui le troublent, et la crème ne rattrape rien. Colorer la viande au beurre « pour le goût » donne un sauté à la crème, pas une blanquette. Faire bouillir la cuisson resserre la viande, ferme après une heure et demie, pendant que le bouillon réduit et sale ; salez peu au départ, rectifiez à la fin.
Deux autres fautes se voient au dernier moment. Verser les jaunes dans une casserole encore sur le feu, ou remettre le plat à bouillir pour le réchauffer, fait trancher la liaison : de petits grains jaunes flottent dans la sauce. Et les champignons mis dès le début rendent leur eau pendant une heure et finissent en éponges grises ; ils cuisent à part, trois minutes, et rejoignent le plat au moment de saucer.
L'émail compte plus que la fonte : une cocotte brute donne un goût de fer à une sauce blanche, quand une fonte émaillée de 24 cm laisse le velouté blanc. Pas de four : la blanquette s'écume, elle vit sur la plaque, feu doux. Pour tenir un frémissement long sans y penser, la page cuisson basse température explique où placer le curseur.
Pourquoi ça marche
Le tendron et le collier sont traversés de collagène, la protéine des tissus qui tiennent le muscle. À la chaleur humide, entre 60 et 70 °C, ce collagène commence à se transformer en gélatine ; c'est elle qui rend la viande fondante et qui épaissit le bouillon avant même le roux. Le pochage entre 90 et 95 °C que retient le référentiel de la restauration collective laisse le temps à cette transformation. Le blanchiment initial a retiré les protéines solubles qui, sinon, coagulent en flocons gris dans le bouillon.
La sauce tient par deux liaisons successives, de natures différentes. Le roux lie par l'amidon : la farine cuite dans le beurre gonfle dans le bouillon chaud et le rend nappant, et cette liaison supporte l'ébullition. Le jaune d'œuf lie par ses protéines, qui épaississent à chaud bien avant l'ébullition et coagulent en grains à son approche : en dessous, le velours ; au-dessus, des œufs brouillés. Le velouté apporte donc la tenue, le jaune apporte le velours, et la crème, en petite quantité, le gras qui arrondit l'acidité du citron. Tout le reste en découle : la cuisson à frémissement, la liaison hors du feu, et la crème à la fin.
Source : proportions et garniture d'après Auguste Escoffier, Le Guide culinaire, 1903 (poitrine, épaule et collet au fond blanc, environ une heure et demie ; 100 g de roux blanc pour 1,75 litre ; vingt petits oignons et autant de champignons ; cinq jaunes, citron, muscade, un décilitre de crème). Blanchiment et pochage entre 90 et 95 °C d'après la fiche « blanquette de veau à l'ancienne » du référentiel de la restauration collective, consultée le 3 septembre 2026. Quantités adaptées à six personnes et à une cocotte de 24 à 28 cm, non pesées ni chronométrées : aucune mesure prise en cuisine pour cette page. Les gestes sont ceux de ma brigade ; les chiffres viennent des textes cités.




